L'agriculture française consomme environ 3 milliards de litres de carburant par an — exclusivement du gazole agricole, taxé différemment mais qui provient des mêmes barils. Les tracteurs, moissonneuses, pulvérisateurs, séchoirs : tout ce qui permet de produire des céréales, du lait ou des légumes en France tourne au diesel. Et jusqu'à très récemment, personne ne voyait vraiment comment ça pourrait changer.
La batterie électrique s'est imposée dans beaucoup de secteurs. Mais pour l'agriculture lourde, elle se heurte à des obstacles physiques concrets. Un tracteur de 200 chevaux qui laboure 12 heures par jour consomme une quantité d'énergie qu'une batterie de taille raisonnable ne peut pas fournir sans plusieurs charges en pleine journée de travail. Et recharger un tracteur de 200 kWh en plein champ, à 5 km d'une prise électrique triphasée, c'est compliqué.
L'hydrogène apporte une réponse différente à ce problème.
New Holland et la stratégie CNH Industrial
New Holland, marque agricole du groupe CNH Industrial, a présenté son tracteur T7 à pile à combustible hydrogène dès 2022, sous la bannière "New Holland Agriculture Methane Power". L'entreprise a d'abord exploré le biométhane comme carburant alternatif — une piste qu'elle continue de développer — avant d'engager des travaux sérieux sur l'hydrogène.
Le T7 Hydrogen, présenté en version prototype opérationnel, utilise une pile à combustible et un moteur électrique. L'autonomie annoncée sur une journée complète de travail (tracteur puissant, travaux de labour) n'est pas encore publiquement confirmée sur des cycles d'utilisation normalisés agricoles. Les essais se déroulent sur des exploitations pilotes en collaboration avec des agriculteurs.
CNH Industrial a formalisé ses ambitions H₂ dans son plan stratégique "Inspire" : l'objectif est d'avoir des tracteurs à hydrogène disponibles commercialement d'ici 2025-2026 pour certains marchés, avec une montée en volume progressive.
JCB et le moteur à combustion H₂
JCB, le constructeur britannique d'engins de chantier et agricoles, a choisi une approche radicalement différente : pas de pile à combustible, mais un moteur à combustion interne modifié pour brûler de l'hydrogène directement. Cette technologie existe depuis les années 1970 et est bien maîtrisée théoriquement, mais n'avait pas encore été industrialisée de façon convaincante pour les engins de travaux.
En 2021, JCB a présenté son moteur H₂ sur une excavatrice Hydradig et un télescopique 535-95. Les démonstrations ont eu lieu en conditions réelles sur des chantiers. Le PDG Anthony Bamford a été particulièrement vocal sur ce choix : selon lui, les moteurs à combustion H₂ sont moins coûteux à produire que les piles à combustible et utilisent les compétences industrielles existantes.
L'inconvénient technique : les moteurs à combustion H₂ produisent quelques oxydes d'azote (NOx), même si très peu, et leur rendement énergétique est inférieur à celui des piles à combustible. JCB réfute que les niveaux de NOx posent un problème réglementaire, mais la comparaison avec un système à zéro émission réelle est moins favorable.
AGCO/Fendt et les autres
AGCO, le groupe qui possède Fendt, Massey Ferguson et Valtra, développe également des tracteurs à hydrogène. Le Fendt e100 Vario, tracteur électrique compact, a été présenté avec une version H₂ envisagée. Les travaux sont plus discrets que chez New Holland ou JCB, mais réels.
Claas, John Deere — tous les grands constructeurs agricoles ont des programmes R&D sur l'hydrogène. John Deere, le premier constructeur mondial, a annoncé en 2022 une collaboration avec Telos Energy et d'autres partenaires pour développer des solutions H₂ pour les machines agricoles lourdes.
La production d'hydrogène à la ferme : l'équation idéale
Un aspect particulièrement intéressant du secteur agricole : les agriculteurs disposent souvent d'espace pour installer des panneaux solaires (agrivoltaïsme, toitures de hangar), et leurs exploitations sont des consommateurs d'énergie prévisibles et réguliers. L'installation d'un électrolyseur couplé à des panneaux solaires ou à une éolienne agricole permettrait théoriquement de produire son propre H₂ vert sur place.
C'est le modèle de la "ferme autonome en énergie" — un concept qui fait rêver et qui présente une logique économique réelle sur le long terme, si les coûts des électrolyseurs continuent de baisser. Des exploitations pilotes testent ce modèle en Allemagne, aux Pays-Bas et en France.
Les contraintes pratiques
Un tracteur à hydrogène coûtera plus cher qu'un tracteur diesel équivalent pendant encore plusieurs années. La disponibilité de l'H₂ en milieu rural est quasi nulle — les stations sont en ville, pas dans les champs. Et les cycles de renouvellement du matériel agricole sont longs : un tracteur s'utilise 20-25 ans. Les décisions d'investissement d'aujourd'hui portent sur des machines qui seront encore en service en 2045-2050.
Ce qui plaide pour l'hydrogène dans l'agriculture à moyen terme, c'est précisément sa densité énergétique : les pleins rapides, la puissance disponible toute la journée, la possibilité de production sur site. Ce n'est pas un gadget de ville — c'est une réponse au vrai problème de l'énergie lourde en milieu agricole.