Il y a une vérité inconfortable dans le débat sur la transition énergétique : même si on électrifiait entièrement les voitures, les camions et le chauffage des bâtiments, une part importante des émissions de CO₂ resterait intouchable. Cette part, c'est l'industrie lourde — l'acier, le ciment, les engrais, les raffineries, la chimie de base. Ces secteurs représentent ensemble environ 20 % des émissions mondiales, et ils sont structurellement difficiles à décarboner.
Difficiles, pas impossibles. Et c'est là que l'hydrogène entre en jeu — pas comme un gadget technologique, mais comme l'une des rares solutions crédibles pour des processus que l'électrification directe ne peut pas remplacer.
Pourquoi l'industrie lourde résiste à l'électrification directe
La raison est à la fois simple et fondamentale : beaucoup de procédés industriels nécessitent non seulement de l'énergie thermique à très haute température, mais aussi de l'hydrogène comme réactif chimique.
Dans la production d'acier, le charbon (coke) ne sert pas seulement de combustible pour chauffer le haut-fourneau : il réagit chimiquement avec le minerai de fer pour le "réduire", c'est-à-dire en extraire l'oxygène. On ne peut pas remplacer cette réaction chimique par de l'électricité. En revanche, on peut remplacer le charbon par de l'hydrogène — qui réagit aussi avec l'oxyde de fer, en produisant de l'eau au lieu de CO₂.
Dans la production d'ammoniac (qui est la base de la quasi-totalité des engrais agricoles mondiaux), l'hydrogène est la matière première directe. Le procédé Haber-Bosch combine N₂ de l'air et H₂ pour produire NH₃. Aujourd'hui, cet H₂ est quasiment toujours gris, issu du vaporeformage du gaz naturel. Le remplacer par de l'H₂ vert est l'un des enjeux agricoles et climatiques majeurs des prochaines décennies.
L'acier vert : du projet pilote à l'industrialisation
C'est probablement le secteur où l'hydrogène industriel avance le plus vite et le plus concrètement. SSAB, le groupe sidérurgique suédois, a livré en 2021 les premières tonnes d'acier fabriqué sans charbon grâce au procédé HYBRIT — réduction directe du fer par hydrogène vert, puis affinage en four électrique. Le client inaugural était Volvo.
Ce n'était que quelques tonnes symboliques, mais la signification industrielle était énorme. Depuis, les annonces se multiplient : ArcelorMittal en France (projet DRI-EAF à Dunkerque), ThyssenKrupp en Allemagne, voestalpine en Autriche. Ces entreprises ne font pas de la communication verte pour le plaisir — elles font face à une réglementation carbone de plus en plus contraignante (ETS européen, CBAM) et à des clients grands comptes qui demandent de plus en plus des garanties sur l'empreinte carbone de leurs approvisionnements.
Les chiffres donnent le vertige : la production mondiale d'acier dépasse 1,8 milliard de tonnes par an. La décarboner complètement par l'hydrogène nécessiterait des quantités d'H₂ vert qui dépassent largement tout ce qui est produit ou projeté aujourd'hui. La transition sera longue — décennies, pas années — mais elle est en marche.
Les engrais et la chimie : un marché immense, peu visible
On en parle moins, mais la production d'ammoniac consomme à elle seule environ 2 % de l'énergie mondiale, et elle est presque entièrement basée sur l'hydrogène gris. Sur les 94 millions de tonnes d'H₂ produits chaque année dans le monde, environ 55 % vont à la production d'ammoniac.
Verdir cet hydrogène est donc un levier climatique considérable — même si ça n'a pas l'attrait médiatique des voitures ou des trains. Des producteurs d'engrais comme Yara (Norvège) ont déjà annoncé des projets d'H₂ vert. Le défi est économique : l'ammoniac vert coûte aujourd'hui deux à trois fois plus cher que l'ammoniac conventionnel.
Le raffinage : un usage souvent oublié
Les raffineries utilisent énormément d'hydrogène pour "upgrader" les pétroles lourds (hydrocraquage) et pour désulfurer les carburants (hydrotraitement). Là encore, cet H₂ est aujourd'hui quasi exclusivement gris. À mesure que le pétrole lourd est traité, ces usines deviendront des candidats naturels à la substitution par de l'H₂ bleu ou vert — d'autant qu'elles disposent souvent des infrastructures nécessaires.
Les industries de la chaleur haute température
Le ciment, le verre, la céramique, les papeteries : ces industries ont besoin de températures entre 1 000 et 1 600°C. L'électrification directe (résistances, induction) est possible mais coûteuse. La combustion d'hydrogène est une alternative sérieuse. Des projets de fours cimentiers à hydrogène ou à oxycombustion existent déjà au niveau pilote.
Un avertissement nécessaire
La décarbonation de l'industrie lourde par l'hydrogène est une des voies les plus sérieuses — mais pas la seule, et pas sans conditions. Elle requiert un hydrogène effectivement vert (ou au moins bleu avec une haute capture), disponible en quantité suffisante et à un prix acceptable. Elle requiert des investissements massifs en infrastructure — réseaux de pipelines, stockage, adaptation des procédés.
Le risque existe d'un "hydrogen washing" — des annonces de décarbonation à l'hydrogène qui masqueraient en réalité un maintien de l'H₂ gris ou une utilisation d'H₂ bleu à faible capture réelle. C'est un point de vigilance important pour les régulateurs et les observateurs.
La bonne nouvelle : les pressions réglementaires et de marché s'intensifient. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'UE (CBAM) va renchérir les importations d'acier et de ciment à forte empreinte carbone. C'est un signal prix puissant pour accélérer les investissements dans la direction souhaitée.