Si l'hydrogène a une capitale européenne, c'est probablement Berlin — ou peut-être Hamburg, Cologne, ou la Ruhr. L'Allemagne a lancé en juin 2020 une Stratégie nationale pour l'hydrogène (Nationale Wasserstoffstrategie) accompagnée de 9 milliards d'euros de fonds publics — la même enveloppe que la France, mais pour une économie plus grande et industriellement plus lourde. C'est le signal politique le plus fort qu'un État européen ait envoyé à la filière.

Depuis, l'histoire est devenue plus complexe.

Pourquoi l'Allemagne a tant misé sur l'hydrogène

La réponse tient en un mot : industrie. L'Allemagne abrite les plus grandes concentrations d'industrie lourde d'Europe — sidérurgie, chimie, construction mécanique, automobile — qui toutes doivent se décarboner profondément d'ici 2045, date de la neutralité carbone inscrite dans la loi allemande. Pour des entreprises comme ThyssenKrupp, BASF, Covestro ou Daimler, l'hydrogène n'est pas une option parmi d'autres : c'est une nécessité industrielle.

La guerre en Ukraine et la rupture brutale des approvisionnements gaziers russes ont amplifié cette prise de conscience. L'Allemagne, qui importait 55 % de son gaz de Russie, a réalisé douloureusement ce que signifie la dépendance énergétique. La diversification vers l'hydrogène vert importé depuis des pays stables est devenue un objectif stratégique autant qu'énergétique.

Le programme H2Global : acheter pour garantir

L'une des innovations politiques allemandes les plus intéressantes dans ce domaine est le mécanisme H2Global. Le principe : une fondation intermédiaire (HINT.CO) achète à prix contracté garanti de l'ammoniac vert ou d'autres dérivés H₂ auprès de producteurs étrangers (Namibie, Australie, Chili, Émirats), puis les revend aux industriels allemands à prix de marché. La différence entre prix d'achat garanti et prix de revente est couverte par des fonds publics.

C'est une façon intelligente de créer un marché là où il n'en existe pas encore : garantir la demande d'un côté, sécuriser l'offre de l'autre, et financer le différentiel le temps que les coûts convergent. C'est un modèle que d'autres pays examinent de près.

Des partenariats internationaux ambitieux

L'Allemagne a signé des accords de partenariat hydrogène avec le Canada (exploitation des ressources d'énergie éolienne et hydro), l'Australie, la Namibie (pays du soleil africain avec peu de population et beaucoup d'espace), les Émirats Arabes Unis, et le Maroc.

Ces partenariats ne sont pas que symboliques — des études de faisabilité et des projets pilotes avancent. Mais les délais pour qu'un flux commercial significatif s'établisse sont mesurés en années, pas en mois.

Les résultats contrastés

Cinq ans après le lancement de la stratégie nationale, le bilan est en demi-teinte. La capacité d'électrolyse installée en Allemagne reste très en deçà des objectifs (5 GW d'ici 2030 — on est encore loin). Les projets industriels de grande taille, notamment dans la sidérurgie (ThyssenKrupp direct reduction), avancent mais lentement, confrontés à des coûts d'investissement élevés et à une incertitude sur le prix futur de l'H₂.

La crise de l'énergie de 2022-2023 a paradoxalement à la fois accéléré (urgence de la diversification) et ralenti (coûts de construction explosés, incertitude économique) les projets. La réduction du soutien budgétaire fédéral après la décision de la Cour constitutionnelle allemande sur le "Sondervermögen" a créé des incertitudes supplémentaires.

Ce qui fonctionne mieux que prévu : les applications mobilité. L'Allemagne a un des réseaux de stations H₂ les plus denses d'Europe (même si encore insuffisant), et les lignes de trains à hydrogène de Basse-Saxe sont un succès opérationnel.

Les leçons pour la filière européenne

L'expérience allemande illustre une vérité générale sur les transitions industrielles : les montants alloués et les objectifs politiques ne se transforment pas automatiquement en capacité industrielle. Les goulots d'étranglement sont souvent dans la chaîne d'approvisionnement, les procédures administratives, la disponibilité des ingénieurs et des composants.

Elle illustre aussi l'importance de créer simultanément l'offre et la demande — ce qu'H2Global essaie de faire. Un électrolyseur sans client pour l'H₂ qu'il produit ne sert à rien. Un industriel qui veut acheter de l'H₂ vert sans producteur viable non plus.

L'Allemagne reste le moteur le plus puissant de la filière hydrogène européenne — par la taille de son marché industriel, l'ambition de sa politique, et la densité de ses entreprises technologiques dans le secteur. Mais elle illustre aussi que la transition prend du temps, plus que les premières annonces enthousiastes ne laissaient espérer.