En septembre 2020, le gouvernement français a annoncé une "Stratégie nationale pour le développement de l'hydrogène décarboné en France", accompagnée d'une enveloppe de 7 milliards d'euros sur dix ans — portée depuis à 9 milliards dans le cadre de France 2030. C'était, à l'époque, l'un des plans les plus ambitieux d'Europe sur le sujet.
Cinq ans plus tard, il est légitime de faire le point. Qu'est-ce qui a été lancé ? Qu'est-ce qui avance ? Qu'est-ce qui prend du retard ? Et quelles sont les vraies questions que le plan laisse ouvertes ?
Les objectifs annoncés
La stratégie française s'articule autour de quelques cibles chiffrées. D'abord, le déploiement de 6,5 gigawatts d'électrolyseurs d'ici 2030 — ce qui ferait de la France l'un des leaders européens en capacité installée. Ensuite, la création de 50 000 à 150 000 emplois directs dans la filière. Et plus concrètement, le soutien à des "champions nationaux" capables de concurrencer les fabricants d'électrolyseurs asiatiques (notamment chinois) sur les marchés mondiaux.
L'enveloppe de 9 milliards se répartit en plusieurs piliers : soutien à la production d'H₂ propre, décarbonation de l'industrie, développement des mobilités lourdes (bus, camions, trains), et effort de R&D pour préparer la prochaine génération de technologies.
Ce qui a réellement été lancé
Plusieurs grands projets industriels ont bénéficié du soutien de l'État via les mécanismes IPCEI et les appels à projets de l'ADEME.
McPhy Energy, basé à La Motte-Fanjas dans la Drôme, a levé des fonds pour construire une gigafactory d'électrolyseurs alcalins à Belfort — même si le projet a connu des turbulences financières. Genvia (joint-venture Schlumberger/CEA) développe des électrolyseurs à haute température (SOEC) à Béziers. HyVia (Renault-Plug Power) fabrique des fourgonnettes à hydrogène à Flins. Air Liquide, TotalEnergies, Lhyfe ont lancé des sites de production d'H₂ vert.
Dans la mobilité, les projets se multiplient : des flottes de bus à hydrogène dans plusieurs agglomérations (Pau, Lyon, Caen), des projets de trains H₂ avec les régions, des premières stations de recharge autoroute.
L'évaluation à mi-parcours : entre avancées et retards
Soyons clairs : la France n'est pas sur la trajectoire des 6,5 GW d'électrolyseurs en 2030. Au rythme actuel d'installation, on sera probablement entre 1 et 2 GW si les projets annoncés tiennent tous leurs délais. Ce n'est pas catastrophique dans l'absolu — c'est déjà un déploiement significatif. Mais c'est loin des objectifs officiels.
Plusieurs facteurs expliquent ce décalage. Les chaînes d'approvisionnement pour les électrolyseurs restent limitées — il n'existe tout simplement pas encore assez de capacité de fabrication en Europe. Les procédures administratives et les raccordements au réseau électrique prennent du temps. Et la compétition internationale est féroce : la Chine subventionne massivement sa filière et exporte des électrolyseurs à des prix très bas, ce qui rend difficile le décollage de la fabrication européenne.
L'enjeu de la demande
Une réalité souvent passée sous silence dans les plans gouvernementaux : construire des électrolyseurs ne suffit pas. Il faut aussi des acheteurs d'hydrogène vert prêts à payer le prix actuel (ou un prix subventionné). Sans débouchés industriels garantis, les producteurs d'H₂ vert ne peuvent pas financer leurs investissements.
C'est le problème classique de la poule et de l'œuf. Les industriels attendent que l'hydrogène soit moins cher pour s'engager. Les producteurs ont besoin d'engagements pour justifier leurs investissements et faire baisser les coûts. Le rôle de l'État est précisément de financer ce premier déploiement pour déclencher la dynamique.
La Commission Européenne a mis en place des mécanismes comme les Hydrogen Production Contracts (HPC) — des contrats garantissant un prix plancher aux producteurs d'H₂ vert pendant plusieurs années — pour résoudre ce problème. Ces outils sont en train d'être déployés.
Les questions ouvertes
Plusieurs débats restent vifs dans les milieux spécialisés.
Hydrogène vert ou bleu ? La France, avec son mix électrique bas-carbone grâce au nucléaire, est tentée par l'hydrogène "rose" (électrolyse nucléaire) — qui offre des avantages de pilotabilité. Mais l'Union Européenne a des définitions strictes de ce qui compte comme "hydrogène renouvelable" éligible aux soutiens.
Secteurs prioritaires. Vaut-il mieux concentrer les efforts sur la décarbonation industrielle (acier, chimie) qui est certaine et massive, ou sur la mobilité grand public qui est plus visible mais moins certaine économiquement ? Les arbitrages sont difficiles.
Made in France vs import. Produire de l'H₂ vert en France coûtera probablement toujours plus cher qu'en importer du Maroc ou de l'Australie. Comment combiner souveraineté industrielle et efficacité économique ? La question est loin d'être tranchée.
Ce qu'il faut retenir
Le plan hydrogène français est réel, bien doté, et a mis en mouvement une filière industrielle. Ses objectifs chiffrés sont probablement trop ambitieux pour 2030 au vu du rythme actuel. Mais l'essentiel n'est peut-être pas d'atteindre exactement 6,5 GW en 2030 — l'essentiel est de créer la dynamique industrielle, les compétences, et les premières références commerciales qui permettront le déploiement massif de la décennie suivante.
Juger l'hydrogène sur la base des objectifs 2030 serait comme juger l'éolien offshore en 2010 sur ses coûts d'alors. La vraie question est : est-on sur la bonne trajectoire ? Et là, la réponse est prudemment positive.