Le pétrole a structuré la géopolitique mondiale pendant plus d'un siècle. Il a créé des fortunes colossales, alimenté des guerres, forgé des alliances et des rivalités entre nations. La question qui se pose aujourd'hui — et qui mérite d'être prise très au sérieux — est la suivante : l'hydrogène vert va-t-il redistribuer ces cartes ? Et si oui, au profit de qui ?

La réponse courte est : probablement oui, mais pas de la manière dont on l'imagine souvent.

Les avantages comparatifs de l'hydrogène vert

Pour produire de l'hydrogène vert à bas coût, il faut deux choses : de l'électricité renouvelable très bon marché (qui dépend de l'ensoleillement, du vent, de l'espace disponible), et de l'eau (en quantité suffisante, ou dessalable à bas coût). Les régions du monde qui cumulent ces deux avantages ne sont pas les mêmes que les producteurs de pétrole et de gaz d'aujourd'hui.

L'Australie est souvent citée comme le grand candidat. Vastes déserts ensoleillés, forte expertise minière et industrielle, stabilité politique, proximité des marchés asiatiques gourmands en énergie. Des projets gigantesques sont à l'étude ou en construction — notamment dans l'ouest du pays (Western Australia) et le Northern Territory.

Le Maroc dispose d'un ensoleillement exceptionnel, de vastes zones disponibles, d'une position géographique idéale pour exporter vers l'Europe par pipeline ou par bateau, et d'une volonté politique affirmée. Le projet Nour à Ouarzazate est déjà un acteur solaire mondial. L'H₂ vert s'inscrit dans une stratégie de diversification économique nationale.

Le Chili, avec ses déserts d'Atacama (les plus ensoleillés du monde) et ses côtes venteuses en Patagonie, est peut-être le pays avec les meilleurs coûts potentiels de production d'H₂ vert au monde. Des projections montrent un potentiel de production à moins de 1,5 €/kg à horizon 2030-2035, ce qui serait révolutionnaire. Le projet HIF (Highly Innovative Fuels) y produit déjà des carburants synthétiques avec de l'H₂ local.

L'Arabie Saoudite et les Émirats ne veulent pas être en reste. NEOM, la mégalopole futuriste saoudienne, inclut un projet d'électrolyse de 2 GW alimenté par solaire et éolien, destiné à produire de l'ammoniac vert pour l'export. Les pétromonarchies veulent transformer leur suprématie solaire en suprématie hydrogène.

L'Europe : importatrice ou productrice ?

L'Europe a un problème. Elle consomme beaucoup d'énergie, dispose d'une industrie lourde énergivore à décarboner, et n'a pas — en moyenne — les conditions naturelles les plus favorables pour produire de l'H₂ vert à très bas coût. Sa dépendance au gaz russe, cruellement révélée par la guerre en Ukraine, a réveillé une prise de conscience sur les risques des dépendances énergétiques.

La tentation est grande d'importer massivement de l'hydrogène vert des pays ensoleillés. L'Allemagne a signé des accords avec l'Australie, le Canada, le Namibie. La France regarde vers le Maroc et l'Afrique du Sud. Ces projets existent et progressent.

Mais certains experts s'inquiètent d'un scénario où l'Europe remplacerait une dépendance (au gaz russe) par une autre (à l'H₂ vert importé). La Commission Européenne a fixé un objectif de production domestique de 10 millions de tonnes d'H₂ renouvelable par an d'ici 2030, complété par 10 millions de tonnes importées. L'équilibre est au cœur des débats politiques.

La Chine : le géant discret qui avance vite

La Chine mérite un paragraphe à part. Elle est déjà le premier producteur mondial d'hydrogène (principalement gris), et elle s'est lancée avec une énergie considérable dans l'hydrogène vert. Elle fabrique des électrolyseurs alcalins à des coûts bien inférieurs aux producteurs européens, elle déploie des bus et des camions à hydrogène à une échelle sans équivalent (des milliers de véhicules en circulation), et elle investit massivement dans la R&D.

Le risque pour l'Occident est clair : perdre la bataille des technologies de la transition énergétique comme on a manqué, en partie, la bataille des panneaux solaires, qui sont aujourd'hui majoritairement chinois. Les réponses politiques — IRA aux États-Unis, mécanisme CBAM en Europe — visent précisément à éviter ce scénario pour l'hydrogène.

Les implications pour les pays en développement

Un aspect souvent négligé : l'hydrogène vert pourrait être une opportunité économique majeure pour des pays en développement bien ensoleillés. L'Afrique subsaharienne, le Maghreb, l'Amérique latine : des nations qui n'ont jamais bénéficié de rentes pétrolières significatives pourraient voir émerger un avantage comparatif réel.

Ce n'est pas automatique. Exporter de l'H₂ vert ou de l'ammoniac vert nécessite des investissements considérables, une infrastructure portuaire, des cadres réglementaires stables, et des capitaux. Sans les conditions d'investissement adéquates, l'opportunité restera théorique.

Ce qui ne changera pas avec l'hydrogène

L'hydrogène ne démocratisera pas l'énergie magiquement. Ceux qui contrôleront les meilleures ressources (ensoleillement, espace), les technologies (électrolyseurs, piles), les infrastructures de transport (pipelines, tankers), et les standards internationaux auront un avantage. Ce sont des dynamiques de pouvoir qui ressemblent, pour partie, à celles du pétrole.

Ce qui changera, c'est que la "rente" sera davantage liée à des actifs physiques renouvelables (le soleil, le vent) qu'à des ressources fossiles épuisables. Et que la production ne sera pas concentrée dans quelques dizaines de champs pétrolifères, mais potentiellement distribuée dans des dizaines de pays. C'est une différence structurelle — même si elle ne garantit pas un monde plus équitable par elle-même.