Exercice difficile et nécessaire : essayer de regarder vers 2035 avec les yeux de quelqu'un qui refuse à la fois l'optimisme de façade et le scepticisme systématique. La filière hydrogène attire les prophètes des deux camps. Elle mérite mieux : une analyse des probabilités, des conditions de réussite, et des scénarios réalistes.

Ce que 2035 pourrait ressembler — si tout se passe bien

Dans le scénario favorable — pas le meilleur cas absolu, mais le scénario "si les investissements sont réalisés et si les courbes de coûts tiennent leurs promesses" — voici ce qu'on pourrait observer d'ici une décennie.

L'hydrogène vert coûterait entre 2 et 4 euros le kilogramme en Europe, grâce à la montée en puissance des électrolyseurs et à la baisse du coût de l'électricité renouvelable. Dans les régions les plus ensoleillées du monde (Chili, Maroc, Australie), les coûts de production approcheraient 1 à 1,5 €/kg — rendant l'H₂ compétitif avec le gaz naturel dans beaucoup d'usages, surtout avec un prix carbone de 100-150 €/tonne CO₂.

Les poids lourds longue distance à hydrogène représenteraient 10 à 20 % des nouvelles immatriculations en Europe. Les trains à hydrogène auraient remplacé une fraction significative des diesel sur lignes non électrifiées. L'acier vert produit avec de l'H₂ représenterait 5 à 10 % de la production européenne.

Des corridors H₂ seraient opérationnels dans plusieurs pays, avec des pipelines reliant des centres de production (Espagne solaire, Allemagne éolienne, importations africaines) aux centres de consommation industrielle.

Ce que 2035 ressemblera probablement en réalité

Les scénarios "tout se passe bien" ont rarement la politesse de se réaliser exactement comme prévu. L'expérience des autres filières énergétiques — éolien, solaire, batteries — suggère quelques régularités.

Les coûts baissent plus vite que prévu pour les technologies qui se déploient massivement. Le solaire a battu toutes les projections. Si la demande d'électrolyseurs s'accélère comme prévu, les coûts pourraient surprendre à la baisse.

Mais les délais de déploiement prennent plus de temps que prévu. Construire des pipelines, obtenir des permis, former des techniciens, créer des marchés — tout ça prend du temps réel. Les 6,5 GW d'électrolyseurs annoncés en France pour 2030 seront probablement atteints en 2033-2035.

Les secteurs où l'hydrogène était "promis" peuvent être partiellement capturés par d'autres technologies. Si les batteries continuent leur progression spectaculaire, certains usages moyens-lourds qui semblaient destinés à l'H₂ pourraient basculer vers l'électrique. Les prévisions de 2015 sur la voiture à hydrogène pour tous ne se sont pas réalisées.

Les trois batailles qui se joueront d'ici 2035

Première bataille : la décarbonation industrielle. C'est là que se joue l'essentiel du potentiel climatique de l'hydrogène. Si les grandes aciéries, les producteurs d'ammoniac, et les raffineries européennes basculent vers l'H₂ vert dans les prochaines années, l'impact sur les émissions sera massif — et indépendant de toute voiture particulière.

Deuxième bataille : la mobilité lourde. Camions longue distance, trains sur lignes non électrifiées, bateaux de courte et moyenne portée. Si les économies d'échelle jouent comme espéré et si l'infrastructure se développe, ce marché pourrait être substantiellement gagné par l'hydrogène d'ici 2035.

Troisième bataille : le stockage saisonnier de l'énergie. À mesure que les renouvelables représentent 50, 60, 70 % de la production électrique européenne, la question du stockage intersaisonnier devient critique. L'hydrogène (ou ses dérivés) est l'une des rares solutions à l'échelle requise. Comment ce besoin sera géré structurera une partie importante de l'économie H₂.

Les risques qui pourraient faire dérailler la filière

Ne pas les mentionner serait malhonnête.

La Chine. Si la Chine produit des électrolyseurs ou de l'H₂ vert à des coûts radicalement inférieurs aux coûts européens, et si les protections commerciales sont insuffisantes, la filière industrielle européenne pourrait ne pas atteindre la masse critique pour rentabiliser ses investissements.

L'hydrogène gris déguisé en vert. Si les mécanismes de certification sont trop laxistes, du "greenwashing hydrogène" pourrait polluer le marché et retarder la décarbonation réelle. La fiabilité des garanties d'origine est un enjeu de crédibilité systémique.

Un carbone pas assez cher. Si le prix du CO₂ reste trop bas (en dessous de 100 €/tonne), l'H₂ gris restera moins cher que le vert même en 2030-2035, et la transition n'aura pas les incitations économiques pour s'accélérer.

Des pannes d'infrastructure grandes échelles. L'hydrogène est nouveau pour les opérateurs, les régulateurs, les pompiers, les assureurs. Un accident industriel médiatisé (même si techniquement limité) pourrait créer une réaction de rejet réglementaire ou populaire qui ralentirait sévèrement le déploiement.

Ce qui est presque certain

Certaines choses ont une probabilité très élevée de se produire indépendamment des scénarios.

L'hydrogène vert sera moins cher en 2035 qu'aujourd'hui — probablement de moitié ou plus. Les premières usines d'acier vert et d'ammoniac vert à grande échelle seront opérationnelles. Des centaines de camions et de trains à hydrogène circuleront en Europe. La filière française comptera des dizaines de milliers d'emplois. Et la question ne sera plus "est-ce que l'hydrogène va se développer" mais "à quelle vitesse et dans quels usages prioritaires".

Ce que ça demande à tout le monde

À l'industrie : de la patience, des engagements de long terme, et la lucidité de distinguer les usages où l'hydrogène est vraiment compétitif de ceux où on le force dans un rôle qui n'est pas le sien.

Aux pouvoirs publics : la cohérence dans les politiques de soutien (pas de rétropédalage), un prix carbone crédible et croissant, et la sécurisation des investissements dans l'infrastructure.

Au public et aux médias : ni enthousiasme béat ni scepticisme de confort. L'hydrogène mérite la même rigueur d'analyse qu'on appliquerait à n'importe quelle technologie industrielle majeure. C'est une molécule. Une molécule utile, dans un monde qui cherche à décarboner des usages que l'électricité seule ne peut pas couvrir.

La transition énergétique n'a pas de solution unique. L'hydrogène est une pièce du puzzle — importante, et toujours en cours d'assemblage.