Tout équipement énergétique a un historique d'incidents. Les raffineries, les centrales nucléaires, les réseaux de gaz naturel, les véhicules électriques — tous ont leurs accidents documentés, leurs enquêtes, leurs évolutions réglementaires qui en découlent. L'hydrogène n'échappe pas à cette réalité. Traiter ce sujet avec honnêteté, c'est ni dramatiser chaque incident ni le minimiser systématiquement au nom de la promotion de la filière.
Voici un état des lieux factuel, basé sur des incidents documentés publiquement.
L'explosion de Kjørbo, Norvège, 2019 : l'incident qui a tout changé
Le 10 juin 2019, la station de remplissage en hydrogène de Kjørbo, à Sandvika près d'Oslo, a explosé. La station était opérée par Nel Hydrogen, l'un des principaux constructeurs de stations H₂ en Europe. L'explosion a projeté un airbag dans un véhicule voisin, déclenchant l'accident de ce véhicule et blessant légèrement deux personnes. Il n'y a pas eu de mort.
L'enquête a déterminé que la cause était une défaillance dans un kit de connexion à haute pression d'un module de stockage d'hydrogène — une pièce assemblée incorrectement, créant une fuite qui a abouti à une accumulation de gaz dans un espace confiné, puis à une inflammation. Ce n'était pas une défaillance fondamentale de la technologie — c'était une erreur de fabrication ou d'assemblage sur un composant spécifique.
Les conséquences immédiates ont été significatives pour la filière. Toyota et Hyundai ont temporairement suspendu les ventes de véhicules H₂ en Norvège. Plusieurs stations dans d'autres pays ont été mises à l'arrêt par précaution pour vérifications. Nel Hydrogen a lancé une enquête interne et travaillé avec les autorités de sécurité norvégiennes (DSB) pour identifier et corriger le problème.
Le kit de connexion défaillant a été modifié. Les procédures d'assemblage et de contrôle qualité ont été renforcées. Les stations Nel ont repris leur fonctionnement dans les mois suivants. L'incident a conduit à des révisions des normes ISO concernant ce type d'assemblage.
L'accident de Santa Clara, Californie, 2019
En juin 2019, à une semaine de l'incident de Kjørbo, une fuite sur un réservoir d'hydrogène de stockage à Air Products (fournisseur de la station de Santa Clara de Air Products à San Jose) a provoqué une explosion. La station a été temporairement fermée, entraînant une pénurie d'hydrogène pour les véhicules FCEV en Californie du Nord pendant plusieurs jours.
Cet incident était lié à un réservoir de stockage fixe en inox qui avait subi une fragilisation par l'hydrogène (embrittlement) — un problème connu de la filière mais sous-estimé dans ce cas précis. Personne n'a été blessé.
Les incidents industriels : une réalité statistique
L'hydrogène est utilisé à grande échelle dans l'industrie chimique et pétrolière depuis plus d'un siècle. Les raffineries, les usines d'ammoniac, les sites de production d'hydrogène industriel ont leurs propres historiques d'incidents. La base de données H2GEST (administrée par le Joint Research Centre de l'UE) et la base ARIA du Barpi en France recensent des dizaines d'incidents liés à l'hydrogène sur des sites industriels sur les 30 dernières années.
La grande majorité sont des fuites sans conséquences graves, détectées et traitées par les systèmes de sécurité. Les accidents avec blessés graves ou morts existent — ils sont documentés dans les bases de données, sans être systématiquement médiatisés. Ils impliquent presque toujours une combinaison de défaillance technique et de non-respect de procédures de sécurité.
Le data center de Corée du Sud, 2020
En avril 2020, une explosion dans une installation de stockage d'hydrogène à Cheongju en Corée du Sud a tué deux personnes et en a blessé plusieurs autres. L'installation concernée était un système de pile à combustible stationnaire utilisé pour l'alimentation électrique de secours. L'enquête a pointé une accumulation de gaz dans un espace insuffisamment ventilé, suite à une fuite non détectée.
Cet accident a renforcé les exigences de ventilation et de détection automatique dans les réglementations coréennes sur les systèmes H₂ stationnaires.
Ce que les données statistiques disent vraiment
Comparer le risque de l'hydrogène à celui d'autres sources d'énergie demande de la rigueur méthodologique. Des études publiées par l'Argonne National Laboratory et le JRC européen ont tenté cette comparaison. Le résultat général : le risque lié à l'hydrogène n'est pas statistiquement supérieur à celui du gaz naturel ou de l'essence par énergie utilisée, à condition que les installations soient correctement conçues, construites et maintenues.
Deux nuances importantes : premièrement, l'hydrogène est une technologie en déploiement précoce, où les standards d'assurance qualité ne sont pas encore aussi matures que pour le gaz naturel (utilisé massivement depuis plus d'un siècle). Deuxièmement, les incidents de la période 2018-2020 ont eu lieu dans des environnements encore en apprentissage — les nouvelles normes issues de ces incidents devraient améliorer le bilan futur.
La leçon centrale
Chaque incident dans la filière H₂ a produit des changements concrets : révision de standards, modification de composants, renforcement des procédures d'inspection. C'est le fonctionnement normal du progrès en sécurité industrielle — il passe malheureusement souvent par des incidents, puis par leur analyse et leur correction.
Ce qui serait préoccupant, ce ne serait pas l'existence d'incidents mais l'absence de réponse systémique. Or la filière a globalement bien répondu : les incidents de 2019 ont produit des normes plus strictes et des procédures renforcées qui se sont appliquées à l'ensemble du secteur. C'est un signal de maturité, paradoxalement.