En 2012, dans le village de Bourakébougou, au Mali, des ingénieurs foraient un puits d'eau. À 108 mètres de profondeur, ils ont touché quelque chose d'inattendu : une poche de gaz. Curieux, l'un des ouvriers a approché une allumette de l'orifice. Le gaz a brûlé. Et il brûle encore aujourd'hui, plus de dix ans plus tard, alimentant en électricité une partie du village via un petit groupe électrogène.
Ce gaz, c'était de l'hydrogène. Presque pur — 98 %. Sorti du sol, sans fabrication, sans électrolyse, sans vaporeformage. Naturellement.
Ce n'était pas une anomalie isolée. Des chercheurs ont découvert depuis que l'hydrogène naturel — parfois appelé "hydrogène blanc" ou "hydrogène géologique" — est bien plus répandu sous nos pieds qu'on ne le croyait. Et cette découverte est en train de bousculer les certitudes d'une filière entière.
Comment l'hydrogène se forme-t-il dans le sol ?
Plusieurs mécanismes géochimiques produisent naturellement de l'hydrogène dans la croûte terrestre.
Le plus documenté est la serpentinisation : lorsque l'eau s'infiltre dans des roches riches en fer et magnésium (péridotites, ophiolites), une réaction chimique se produit qui libère de l'hydrogène gazeux. Ce processus se déroule en profondeur, à des températures entre 100 et 300°C, dans des zones géologiques spécifiques.
D'autres mécanismes existent : la radiolyse de l'eau par les minéraux radioactifs présents dans les roches anciennes (boucliers précambriens), la dégradation thermique de la matière organique à très haute profondeur (hors de la "fenêtre à gaz" conventionnelle), et des réactions associées aux zones de failles actives.
L'hydrogène ainsi produit peut s'accumuler dans des pièges géologiques — comme le gaz naturel ou le pétrole — ou remonter lentement vers la surface sous forme de micro-émanations diffuses.
Une répartition géographique spécifique
Les gisements d'H₂ naturel semblent préférentiellement associés à certains types de formations géologiques : les cratons anciens (vieux boucliers continentaux), les ophiolites (anciennes croûtes océaniques remontées à la surface), et les zones de rifts actifs.
L'Afrique de l'Ouest (Mali, mais aussi Guinée, Mauritanie) présente des conditions géologiques favorables. L'Australie, le Canada, la Russie, certaines parties des États-Unis et potentiellement l'Europe ont aussi des zones d'intérêt.
En France, des recherches sont en cours dans certaines régions pour évaluer le potentiel — notamment dans des zones à présence d'ophiolites ou de formations précambriennes.
Pourquoi c'est potentiellement révolutionnaire
Si des gisements d'H₂ naturel exploitables à grande échelle existent, cela changerait fondamentalement l'économie de la filière. On n'aurait plus besoin d'électrolyse, d'électrolyseurs coûteux, ni d'électricité renouvelable pour produire cet hydrogène — il suffirait de le pomper, comme du gaz naturel. Le coût pourrait être extrêmement bas.
Mieux : l'empreinte carbone serait nulle ou quasi-nulle — l'hydrogène géologique n'est pas issu d'hydrocarbures, sa combustion ne produit que de la vapeur d'eau.
Des startups ont commencé à se positionner sur ce créneau. Hydroma au Mali exploite le gisement de Bourakébougou depuis 2012. Gold Hydrogen en Australie forerait du sol en 2024. Natural Hydrogen Energy aux États-Unis est aussi sur la brèche.
Ce qu'on ne sait pas encore
La prudence s'impose. Le potentiel mondial de l'H₂ naturel est très difficile à estimer. On ne sait pas encore si les gisements sont suffisamment concentrés pour justifier une exploitation commerciale à grande échelle, si le gaz est renouvelable (c'est-à-dire si la serpentinisation reconstitue les poches à un rythme utile), et si les techniques d'extraction conventionnelles sont adaptables.
Certains géologues comparent la situation à celle du pétrole de schiste au début des années 2000 — une ressource dont on soupçonnait l'existence mais dont l'exploitation semblait impossible, avant que la fracturation hydraulique ne la rende réalité. La comparaison a ses limites, mais elle illustre qu'une ressource théorique peut devenir pratique avec les bonnes techniques.
D'autres sont plus sceptiques : l'H₂ est une petite molécule qui migre facilement dans les roches, et beaucoup de gisements potentiels pourraient s'avérer trop fugaces ou trop dispersés pour être économiquement exploitables.
Un sujet à suivre, pas une solution à court terme
L'hydrogène naturel est une piste scientifiquement sérieuse, potentiellement transformatrice à long terme, et encore très incertaine à court terme. Ce n'est pas une raison de l'ignorer — ni d'en faire la promesse du siècle avant que les forages d'exploration n'aient livré leurs résultats.
Les prochaines années de forage exploratoire, notamment en Australie, aux États-Unis et en Afrique de l'Ouest, fourniront des données cruciales sur la réalité et l'ampleur de ce potentiel. D'ici là, l'électrolyse reste la seule voie commercialement maîtrisée pour produire de l'hydrogène décarboné.
Mais la Terre qui nous offre son propre hydrogène — c'est une idée qui mérite d'être suivie de près.